Paul BAQUIAST
Communication au colloque du centenaire radical (20 juin 2001)

Entre intransigeance et pragmatisme :
Le dilemme radical
(1868-1940)
Dans sa préface au livre de Jammy-Schmidt, Les grandes thèses radicales, paru en 1931, Edouard Herriot oppose le "radicalisme rationaliste" au "marxisme métaphysique". "Nous, radicaux, poursuit-il, nous répudions tout dogme. Nous sommes soucieux de méthode autant que d'idéal".
A sa manière, Herriot posait ainsi les termes du dilemme radical, entre intransigeance sur les principes et pragmatisme dans leur mise en uvre. Dans les années 1870, Gambetta a prétendu être l'homme de la synthèse de ces termes d'apparences antinomiques. Il définit l'opportunisme - barbarisme dont Henri de Rochefort avait affublé son comportement politique - comme une politique "des résultats", "politique avisée, ne laissant jamais passer l'heure propice, les circonstances favorables, mais ne sacrifiant rien ni au hasard, ni à l'esprit absolu, ni à l'esprit de violence." Ce à quoi Camille Pelletan, l'homme qui, plus qu'un autre, a été l'incarnation de l'intransigeance radicale, rétorquait que l'opportunisme "est une tournure d'esprit très légitime et très nécessaire [ ] mais qui demandait, pour être appliqué utilement, une puissance de vue embrassant l'ensemble des situations, un sentiment profond à la fois du présent et de l'avenir", au risque, sinon, de n'être qu'"une manière commode de se débarrasser de la gêne des idées générales et de la responsabilité des résolutions fermes."
C'est ce balancement des radicaux entre intransigeance et pragmatisme que je voudrais étudier ce matin, en suivant l'histoire du radicalisme de 1868 à 1914, avant d'évoquer rapidement, en conclusion, la situation de l'Entre deux guerres. Trois temps se dégagent : celui où la force des choses obligea les radicaux à différer la mise en uvre de leur programme (1868-1879), puis celui où les intransigeants allaient s'opposer aux opportunistes, requalifiés, dans les années 1890, du surnom de progressistes (1879-1902), puis, enfin, celui où les radicaux ont été confrontés à l'expérience du pouvoir (1902-1914).
Le report du programme radical (1868-1879)
Le radicalisme plonge ses racines dans la philosophie des Lumières (celle de Condorcet notamment) et dans la révolution de 1789. Le premier homme politique à se revendiquer ouvertement du radicalisme fut Ledru-Rollin, dans les années 1840 et pendant la révolution de 1848. Après avoir disparu durant près de deux décennies, le terme "radical" réapparut à la fin du second Empire.
En 1868, Jules Simon fit paraître un ouvrage de grand retentissement : La politique radicale. Celle-ci reposait sur des principes clairs : "en fait de science, de théorie, la liberté totale, sans restriction ni réserve ; comme origine, la souveraineté nationale ; comme mesure, la moindre action ; comme garantie, la publicité et la responsabilité à tous les degrés". Jules Simon posait déjà le dilemme de l'intransigeance et du pragmatisme. La politique radicale se voulait réaliste, elle n'avait "ni l'espoir de réformer le monde en une heure, ni la sottise de dédaigner les réformes incomplètes qui pourront rendre plus facile la réforme définitive", mais elle n'en était pas moins déterminée : "le caractère propre d'une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d'aller, comme on dit vulgairement, jusqu'au bout de ses principes."
La même année 1868, Léon Gambetta se trouvait propulsé sur le devant de la scène politique et porté à la tête du parti républicain (le terme parti n'est pas à prendre au sens moderne d'organisation structuré, mais de mouvement informel) par le procès Baudin. L'année suivante, il acceptait de défendre le "programme de Belleville" que lui soumettait son comité électoral. Ce document bientôt mythique, allait servir de programme au radicalisme pour plus de trente ans: "Application la plus radicale du suffrage universel", totale liberté d'association, de réunion et de presse, séparation de l'Eglise et de l'Etat, scolarité obligatoire et gratuite, impôt sur le revenu, abolition des monopoles.
Le 4 septembre 1870, la République était proclamée. Mais l'heure était à la défense du pays, plus qu'à la mise en uvre du programme radical. De février à mai 1871, la France était en guerre civile. Nombreux étaient les radicaux, à l'image d'un Clemenceau, qui refusèrent de choisir entre des Versaillais arrogants et décidés à en découdre, mais qui avaient pour eux la légitimité du suffrage universel, et des Communards au patriotisme exacerbé et animé d'un rêve de démocratie sociale, mais qui étaient entrés en sédition contre le gouvernement légitime. Ils tentèrent, en vain d'animer un tiers parti de conciliateurs.
La Commune écrasée, c'est la République elle-même qui sembla menacée. Des élections de février 1871, en effet, était sortie l'une des assemblées les plus à droite de notre histoire, où les nostalgiques de la monarchie détenaient la majorité absolue. La chance de la République, c'est qu'il n'y avait qu'un trône quand il y- avait trois prétendants : un Bourbon, un Orléans, un Bonaparte. Faute d'alternative, la République fut définitivement instaurée le 30 janvier 1875, à une voix de majorité.
Cette république n'était pas celle dont avaient rêvé les radicaux. Elle était profondément marquée au coin de l'orléanisme, avec son régime parlementaire et les pouvoirs du président de la république qui évoquaient trop ceux d'un monarque constitutionnel, notamment le droit de dissolution. Quant au Sénat, élu au suffrage indirect et privilégiant le vote rural, c'était une insulte à la souveraineté populaire. D'autant que 75 de ses membres y étaient désignés à vie par leurs pairs.
L'heure n'était pas encore venue, cependant, de réviser la constitution. Il fallait d'abord rendre la République républicaine, c'est à dire en confier les différents rouages à des partisans du régime. Ce fut chose faite en 1876, pour la Chambre des députés. Le président de la République, Mac Mahon, refusa, pourtant, d'admettre le verdict des urnes. Ce fut le "Coup du 16 mai". Après avoir tenté d'imposer un gouvernement hostile à la majorité parlementaire, il dissolvait la Chambre des députés. Un nouveau triomphe républicain l'obligea à se soumettre, puis, en 1879, à se démettre. Jules Grévy le remplaça à la tête de l'Etat. Au début de la même année, le Sénat était devenu républicain.
Durant cette période, les républicains restèrent unis. Dans l'opposition, ils n'étaient pas en état de mettre en application leur programme. Il leur fallait taire leurs positions les plus extrêmes, afin de rassurer les partisans de l'ordre. Rares furent ceux, comme Alfred Naquet, à distinguer, dès 1875, entre les "républicains conservateurs", regroupés derrière Gambetta, et les "intransigeants et progressistes", qu'il tenta vainement de rassembler derrière lui.
Radicalisme contre opportunisme et progressisme (1879-1902)
Les choses changèrent quand les républicains occupèrent tous les postes de l'état. Sans vouloir y voir un reniement, Gambetta se fit, avec Jules Ferry, le chantre de l'opportunisme. Tout n'était pas possible tout de suite. Le programme de Belleville devait attendre. Cette attitude n'était pas du goût de ceux qui, à l'image d'un Clemenceau ou d'un Camille Pelletan, continuaient à se revendiquer de l'étiquette radicale.
C'est sans doute sur la question scolaire que les radicaux avaient le moins à reprocher à Jules Ferry, qui occupe le pouvoir, avec des éclipses, de 1879 à 1885. Ils étaient déterminés, cependant, à détruire la religion, quand Ferry voulait la laisser dépérir d'elle-même. Ils le poussèrent à développer une conception plus combative que tolérante de la laïcité. A Paris, ils firent ostensiblement enlever les crucifix des écoles avant même le vote de toute loi.
Ils furent beaucoup plus enragés contre Ferry sur la question coloniale. Ferry avait entrepris une grande politique de conquête outre-mer, qui devait donner à la France la Tunisie, l'Indochine et Madagascar. Les radicaux s'y opposèrent, au nom de l'or et du sang de la France, ainsi qu'au nom de la ligne bleue des Vosges qu'ils ne voulaient pas voir négligé par le pays et son armée. En juillet 1885, dans un discours resté célèbre, Clemenceau récusa le concept de "race supérieure" évoqué par Jules Ferry pour justifier sa politique de conquête.
Jusqu'à l'épisode boulangiste, les radicaux n'eurent de cesse de demander la révision de la Constitution. Mais les opportunistes ne consentirent qu'à deux révisions à la marge, en 1879 et 1884. Les radicaux comptèrent sur le général Boulanger pour se faire le porte-parole de leurs positions. Clemenceau le fit entrer au ministère de la guerre, en 1886. Nombre de radicaux, comme Georges Laguerre ou Charles Laisant figurèrent dans l'état-major du boulangisme, croyant faire ainsi triompher la révision et un programme républicain authentique.
Les yeux de Clemenceau et de Camille Pelletan, mais pas ceux de tous leurs anciens collaborateurs, s'ouvrirent à partir de l'été 1888. Leur rupture avec le boulangisme fut alors totale.
Le boulangisme vaincu en 1889, les radicaux cessèrent de demander la révision de la constitution. Les scores électoraux de Boulanger ébranlèrent leur foi dans l'expression directe du suffrage universel, tandis qu'ils reconnaissaient désormais les vertus du parlementarisme, régime de libre discussion seul à même d'exprimer la souveraineté populaire.
Cet épisode marque une rupture majeure dans l'histoire du radicalisme. Confrontés à l'épreuve des faits, les radicaux intransigeants renoncent, pour la première fois, à l'une de leurs revendications essentielles.
S'il est un point sur lequel les radicaux ne changèrent point, cependant, c'est celui de l'anticléricalisme. Ils restaient fidèles au cri de guerre de Gambetta, en 1877 : "le cléricalisme, voilà l'ennemi". Aussi s'opposèrent-ils à toute idée de ralliement catholique, dans lequel ils ne voulaient voir qu'un cheval de Troie. Le ralliement fut proposé par le pape Léon XIII en février 1892, dans lencyclique Au milieu des sollicitudes. Eugène Spuller, l'ancien collaborateur de Gambetta, devenu ministre de l'Instruction Publique, des Beaux-Arts et des cultes, en prit acte en 1894, en lançant le mot d'ordre d'"esprit nouveau". Au pouvoir de 1896 à 1898, Jules Méline s'appuya sur une majorité progressiste (nouveau nom des opportunistes à compter de 1893) complétée de voix de droite. Pour les radicaux, c'était le comble de la trahison. N'ayant de cesse de dénoncer le cléricalisme du mélinisme, ils n'accordèrent pas d'abord à l'affaire Dreyfus tout l'intérêt qu'elle méritait, ne voulant y voir qu'une manuvre de diversion. Hormis la personnalité de Clemenceau, leur ralliement à la cause dreyfusarde fut tardif.
Le radicalisme au pouvoir (1902-1914)
C'est pourtant bien l'Affaire Dreyfus qui porta les radicaux au pouvoir. En 1899, lorsque la République tremblait sous la menace de coup d'Etat, les chefs radicaux, comme Léon Bourgeois, fuirent leurs responsabilités et renoncèrent à assumer le pouvoir, qui revint à un ancien opportuniste, Waldeck-Rousseau. La défense républicaine mise en uvre par ce dernier, la logique bloc contre bloc qui fut celle des élections de 1902, permit un triomphe électoral des radicaux. Pour la première fois, une politique radicale allait pouvoir être mise en uvre.
Ce n'était pas la première fois, certes, que des radicaux siégeaient au gouvernement. En 1885, Henri Brisson succéda à Ferry à la présidence du Conseil. En novembre 1895, Léon Bourgeois avait formé un " vrai gouvernement " radical, cest à dire homogène. Mais c'était la première fois qu'une politique radicale pouvait être mise en uvre grâce au soutien solide d'une majorité parlementaire.
Cette politique, c'est à Emile Combes qu'il revint de la mettre en uvre, de juin 1902 à janvier 1905. Dans un contexte dexaspération des luttes politico-religieuses consécutives à laffaire Dreyfus, Combes entreprit dinterdire un certain nombre de congrégations et de républicaniser larmée. Après la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican, le ministère Combes ouvrit la voie à la Séparation des Eglises et de lEtat. Le cabinet Combes fut le premier gouvernement radical mythique. Des décennies durant, il allait incarner lâge dor du radicalisme. En est sorti une tendance du radicalisme, le " combisme ". Tendance gauche et intransigeante, le " combisme " allait devenir, au yeux du philosophe Alain, lincarnation du radicalisme idéal (inflexibilité des principes anticléricaux et sociaux, contrôle du citoyen sur lélu, de lélu sur le ministre, du ministre sur ladministration).
Aux élections de 1906, les radicaux connurent un nouveau succès électoral. Après la mise en application de leur politique laïque et anticléricale, l'heure semblait venu de faire entrer dans les faits leur programme économique et social. Le bilan, de ce point de vue, fut fort décevant.
"Comment une telle victoire a t-elle eu, sinon des résultats, du moins des suites si contraires à ce qui devait en sortir ? Se demanda Camille Pelletan, en 1913 [ ] Il était arrivé à notre parti ce qui arrive à toutes les causes victorieuses : c'est une fatalité presque inévitable que le succès y attire la tourbe des arrivistes. Et qu'elles sont envahies par des hommes qui n'ont ni leurs convictions, ni leur foi, qui n'ont pris leur étiquette que comme moyen de réussite, et qui remplissent leur armée d'éléments de lâchage et de désertion." En bref, il arrivait au radicalisme ce qui était arrivé à une partie du mouvement républicain à la fin des années 1870 : une dérive opportuniste.
Peut-on, comme Camille Pelletan, se contenter d'une explication d'ordre psychologique. Est-ce l'invasion du parti par des éléments impurs et sans conviction qui ont retardé la mise en uvre du programme radical ? Les contradictions du radicalisme étaient sans doute plus profondes.
Contradiction entre des velléités sociales relativement avancées et un électorat constitué, depuis la fin de l'aventure boulangiste, de classes moyennes indépendantes en grande partie rurale. Contradiction entre une volonté réformatrice des militants et un conservatisme des élus. Contradiction, surtout, entre une culture des principes née dans l'opposition à l'Empire et une culture de gouvernement en voie de constitution. L'adogmatisme radical, hostile à l'existence d'un appareil de parti puissant comme à un programme figé dans le marbre (il faut attendre 1907 pour que le Parti radical se dote d'un programme digne de ce nom), rendait difficile de résoudre ces contradictions.
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De 1868 à 1914, , le radicalisme se trouva confronté au dilemme d'avoir à choisir entre l'application de son programme et son report au nom de la prise en compte des réalités. Jusqu'en 1879, ce report ne posa pas de problème, les républicains étant dans l'opposition. De 1880 à 1902, les radicaux se séparèrent des opportunistes sur cette question. A partir de 1902, ayant accédés au pouvoir, ils furent directement soumis au dilemme, auquel les contradictions internes du radicalisme donnaient encore plus d'acuité.
Le dilemme du radicalisme entre intransigeance (généralement traduit par une alliance à gauche) et pragmatisme (généralement traduit par une alliance à droite) se retrouva dans l'Entre Deux Guerre. En dépit des célèbres motions nègre-blancs, la synthèse fut rarement obtenue. Se furent souvent en des hommes différents que s'incarnèrent les différentes tendances du radicalisme. La permanence du radicalisme au pouvoir cache la rotation des équipes radicales dans les sphères gouvernementales. Le dilemme radical n'alla pas, d'ailleurs sans scissions ni exclusions : en 1934, le Parti radical-socialiste Camille Pelletan vit le jour, en réaction à la participation radicale à un gouvernement d'Union Nationale. En avril et mai 1946, Pierre Cot, Albert Bayet, bientôt suivi de Jacques Kayser et de nombreux autres furent exclus, au nom de leur fidélité à une ligne d'alliance à gauche qui n'était plus celle du parti depuis 1938.
Paradoxalement, c'est le dilemme non résolu du radicalisme qui, dans une certaine manière, fit sa force. Parti de principes, il attira toujours à lui les jeunes gens soucieux de rompre avec l'ordre établi. Parti pragmatique, il attira à lui ceux qui voulaient ancrer la politique dans les subtilités du réel. De nos jours, au sein de la gauche pluriel, les termes du débat n'ont pas fondamentalement changé.