
Les auteurs : Paul Baquiast, Alain Bauer, Stéphane Baumont, Galina Kaninskaya, Sudhir Hazareesingh, Diane Le Béguec, Stéphane Lucas, Paul Marcus, Bruno Marnot, Judith F. Stone, Serge Toursel
Laïcité, Ecole,
décentralisation, sécurité, altermondialisation : Longtemps
démodée et semblant ne plus devoir intéresser que quelques
cénacles de vieilles barbes, la République est revenue sur le
devant de la scène politique française. Sur lensemble du
spectre politique, on trouve désormais des femmes et des hommes,
souvent en conflit sur ce thème au sein de leur propre parti,
qui se réclament du drapeau de la République. A tel point que
certains ont cru pouvoir réunir autour dun projet
fédérateur les « républicains des deux rives ».
Lexpression même de « républicains des deux rives »,
volontiers vulgarisée par la presse, renvoie à lidée que
la République, si elle est une et indivisible, est constituée
de traditions diverses. Or, si lunité des républicains,
depuis 1830, a toujours été la condition sine qua non de leurs
victoires politiques, cette unité na jamais été de soi
et na jamais été obtenue quau prix defforts
soutenus. Parmi les conditions nécessaires à lunité des
républicains figurent la connaissance et lacceptation de
leurs différences, et donc un détour par lhistoire.
Cest à ce travail dhistoire critique que
sattache cet ouvrage, à vocation toute à la fois
politique, citoyenne et universitaire. Onze, parmi les meilleurs
spécialistes français et étrangers de lidée
républicaine, ont réuni leurs forces pour mettre en
perspective, sur 200 ans dhistoire, les grands thèmes de
lheure qui agitent le monde républicain. Dans un souci de
clarté et dapproche concrète des problèmes soulevés,
chaque contribution est résumée en fin douvrage et
illustrée, à laide notamment du fond iconographique riche
et inédit des archives privées Camille Pelletan. Au lecteur,
désormais, de se plonger dans ce monde de verbe et de passion
où, depuis deux siècles, arguments et points de vue
séchangent au service de lintérêt général.
Introduction par Paul Baquiast
Jacobinisme(s) en France : diversité, continuités et
changements (1789-2004), par Sudhir Hazareesingh
A la différence du communisme et du libéralisme, le jacobinisme
nest pas une idéologie politique dans le sens classique du
terme : il est plutôt une « sensibilité », sarticulant
autour du thème central de la souveraineté. Surtout, le
jacobinisme est pluriel. On peut distinguer le jacobinisme
révolutionnaire, le jacobinisme républicain et le jacobinisme
napoléonien. Le jacobinisme moderne est une synthèse de ces
trois ingrédients. Si, au début du XXIe siècle, le jacobinisme
a perdu de son influence dans le domaine économique et social,
il continue à marquer de son emprunte le recrutement des élites
et les structures intellectuelles du pays.
Laïcité, laïcité ouverte, laïcité adjectivée ?
(1789-2004), par Serge Toursel.
La laïcité puise sa source en Grèce, il y a vingt-cinq
siècles, avec lémergence dune pensée libérée des
mythes et des dieux. En France, au XIXe siècle, le cur du
concept de laïcité ne sappuie ni sur lanti-religion
ni sur lincroyance, mais sur lanticléricalisme.
Lhabileté dun Jules Ferry dans sa bataille contre
lEglise catholique pour séculariser et laïciser
lEcole ne doit pas éclipser les divergences et divisions
qui ont toujours existées au sein du camp laïque. La laïcité
se caractérise en effet par la diversité de ses fondements
comme par le pluralisme de ses combats. Les années 1980 marquent
dailleurs un renouvellement du débat entre laïcs, avec la
naissance, au sein de la Ligue de lenseignement, de la «
laïcité plurielle », dite aussi « laïcité ouverte ».
Aujourdhui, les enjeux de la laïcité dépassent la
sphère religieuse et sétendent au triomphe dun
libéralisme envahissant lespace public.
Méritocratie, démocratisation, massification : les dilemmes
de lEcole de la République (1791-2004), par Paul Baquiast
Dès les projets révolutionnaires, se trouve posé le dilemme
fondamental de lEcole de la République : unifier et
différencier, éradiquer les différences tout en permettant
lexpression de chacun. La réalité de la construction de
Jules Ferry est différente du mythe dune Ecole à la fois
démocratique et méritocratique : cest une Ecole de
classes, contestée de ce fait dès avant 1914. La remise en
cause du système Ferry aboutit en 1975 à lachèvement de
la construction du Collège unique. Mais les désillusions sont
au rendez-vous, avec lapparition de phénomènes
ségrégatifs inavoués et le développement de la violence en
milieu scolaire. « Pédagogues » et « savants », issus de
traditions scolaires différentes, saffairent au chevet de
lEcole et confrontent, dans une violence polémique souvent
extrême, leurs solutions.
République(s) et constitution(s) (1958-2004), par Stéphane
Baumont
Lentre deux tours des présidentielles de 2002 a
plébiscité, non un homme, mais un régime et ses valeurs : LA
RÉPUBLIQUE. Avec la définition dun « bloc de
constitutionalité », celle-ci est une notion constitutionnelle,
comprenant notamment la Déclaration de 1789 et les principes du
Préambule de 1946. La République est aujourdhui menacée
par la démocratie sous toutes ses formes. Seule la permanence
dun débat entre République et constitution permettra
déchapper à la pression des
citoyens-télespectateur-zappeurs et de sauvegarder lidéal
de la citoyenneté et de la souveraineté du peuple. La
Constitution doit rester la règle dintelligibilité et de
validité du système juridique qui exprime les pouvoirs
théoriques et pratiques de la raison républicaine.
Les républicains entre ordre et liberté (XIXe XXe
siècle), par Diane Le Béguec
La République est-elle autre chose quun équilibre sans
cesse menacé entre tentation liberticide et propension
anarchiste ? La notion dordre peut être abordée de
différentes manières : ordonnancement des choses, ordre
dEtat, bon ordre. Les républicains nen contestent
aucune, mais débattent du sens à donner à chacune. De même
que, daccord sur la place centrale de la liberté, ils se
divisent sur limportance à accorder aux différentes
libertés. Quant à larticulation entre ordre et liberté,
ils lappréhendent de façon variable selon les
circonstances : la république de combat est prête à mettre
certaines libertés entre parenthèse, quand la république
clandestine naspire quà la liberté et que la
république de gouvernement sinterroge sur la meilleure
manière de rendre effective la liberté proclamée. Au terme de
cet exposé, ce qui est proposé au lecteur, cest une
typologie des républicains en fonction de leur conception de
laccès à luniversel.
La police : une institution (relativement) républicaine en
débat (1789-2004), par Alain Bauer.
Contrairement aux idées reçues, en matière de police, la
tradition républicaine issue de lhéritage
révolutionnaire, ce sont les polices municipales. Cest le
régime de Vichy qui y mettra fin, en généralisant un mouvement
détatisation amorcé dans lEntre-deux-guerres. Mais
la police qui se met alors en place est avant tout une police
dordre publique et de défense des institutions. Face à la
progression de la délinquance, amorcée dans les années 1960,
la police nationale ne parvient pas à évoluer et continue à
rester un service de protection des institutions, bien plus que
de défense des personnes et des biens. Pour répondre à une
demande sociale de plus en plus pressante, les polices
municipales revoient le jour à partir de 1983 et loffre
privée de sécurité se développe à grande vitesse. Dès lors,
le service public de police est en crise. Pour len sortir,
il faut ouvrir un débat véritable et construit, permettant de
transformer la Police dEtat en une réelle Police Nationale
Les républicains devant la science et la technique :
lexemple des chemins de fer (1830-1937), par Bruno Marnot
A travers lexemple emblématique des chemins de fer, cette
contribution traite de la relation des républicains à la
science et à la technique. Le dialogue entre républicains et
progrès technique savère plus problématique que ne
pourrait le faire croire laxiome selon lequel « la
République cest le progrès ». Conscients des risques
inhérents au progrès, les républicains se sont interrogés
entre eux sur le meilleur moyen den faire prendre en charge
la gestion par lEtat. Confrontés à limportance des
coûts, il se sont questionnés sur la meilleure diffusion du
bénéfice social engendré par les innovations : graduelle, pour
les uns, elle devait, pour les autres, être immédiate et
universelle. Plus fondamentalement, cest la notion de
service publique qui émerge des débats entre républicains, et
avec elle la question de sa comptabilité avec lexistence
de concessions privées.
Les républicains et la question de la femme (1852-1914), par
Judith F. Stone
Comme lillustrent les écrits de Jules Michelet et
dEugène Pelletan, les républicains, sous le Second
Empire, ont accordé une attention considérable à la «
question de la femme ». Cette dernière, à travers les figures
centrales de louvrière et de la mère, entretenait des
liens complexes avec les notions de citoyen et de nation ainsi
quavec la question sociale. Enfermés dans un univers
essentiellement masculin, les républicains au pouvoir eurent
bien du mal, pourtant, en dépit des efforts dun Ferdinand
Buisson, à penser les droits civils et politiques des femmes. A
travers la contradiction de la pensée républicaine entre
égalité politique et hiérarchie des sexes, cest plus
largement la question de « linévitable » coexistence
entre égalité et inégalité qui était posée, les sexes et
les classes sociales ne cessant de se refléter et de se
représenter lun lautre.
Les républicains face au fait colonial et à la
décolonisation (1792-1962), par Paul Marcus
Héritant de lempire colonial de la Monarchie, la
Révolution y abolit lesclavage et permit la promotion des
hommes de couleur, comme en atteste la carrière militaire du
général Dumas. Mais lEmpire rétablit lesclavage.
Un siècle plus tard, cependant, le destin de Gaston Monnerville,
de la Guyane à la présidence du Sénat, témoigne de la
capacité de la Troisième République à intégrer ses enfants
doutre-mer. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale,
tiraillés entre leur souci de maintenir la gloire de la France
et leur attachement aux droits de lhomme, les républicains
eurent beaucoup de mal à penser la décolonisation, comme le
montrent le drame algérien et les positions très « Algérie
Française » dun François Mitterrand.
Les républicains face à la question européenne :
Lexemple du parti radical dans la querelle de la CED
(1950-1954), par Galina Kaninskaya.
Au début des années 1950, la réflexion du parti radical sur la
Communauté Européenne de Défense (CED) sinscrit dans le
cadre dune réflexion plus générale sur lidée
dEurope et sur la question de la défense du continent à
lheure de la guerre froide. Par delà leurs clivages
traditionnels entre la gauche et la droite du parti, les radicaux
se divisèrent alors entre cédistes et anti-cédistes. Les
débats sarticulaient autour de trois problématiques : la
participation du Royaume-Uni, la crainte du réarmement de
lAllemagne, et la dose de supranationalité. Les divisions
radicales culminèrent le 30 août 1954, sous le gouvernement
Mendès France, lors du rejet par lAssemblée Nationale du
traité de la CED
Les républicains face à la première mondialisation
(1870-1914), par Stéphane Lucas
Les débats actuels sur la mondialisation ont déjà eu lieu il y
a un peu plus dun siècle, entre 1870 et 1914, période de
« notre première mondialisation ». Contrairement à
limage donnée par le fameux « tarif Méline », le monde
républicain était alors volontiers libre échangiste, y compris
dans ses composantes radicales et socialistes. Pour autant,
lexposition nolens volens des produits français à la
concurrence internationale ne fut pas un prétexte pour renoncer
à toute action sur le plan intérieur. Au contraire, cest
au moment même où la France souvrait sur
linternational quelle adoptait les mesures sociales
et fiscales qui formeront le socle de lEtat providence au
XXe siècle. Le précédent dil y a un siècle devrait nous
interdire dopposer République et mondialisation.
Conclusion, par Paul Baquiast